Cyberpunk

Il s’agit ici de mes notes du livre “Cyberpunk” d’Asma Mhalla, d’abord connue pour son livre “Technopolitique”, et qui aborde - dans un vocabulaire maniant parfois d’un soupçon de pédagogie (qui a dit “pédant” ?) - la “dystopie cyberpunk dans laquelle nous sommes déjà”.

Au même titre que le Steampunk imagine notre présent si la technologie s’était arrêtée à l’ère victorienne (et le Formicapunk à celle des années 80 😂 - https://bouletcorp.com/notes/2011/07/18), le Cyberpunk serait notre avenir dans un monde où humains et machines seront tellement imbriqués qu’il ne serait plus possible de faire sans. Pensez Blade Runner, Neuromancien, voire Gunnm. Sauf que la dystopie est un récit que l’on ne connaîtra pas (pensez au “grand pantalon du temps” de Pratchett 😉 - une métaphore qui indique qu’il y a toujours deux réalités qui s’affrontent pour définir le futur), alors que les lignes politiques ont déjà bougé et que l’infrastructure technologique est déjà celle qui permettra le contrôle de masse et la mise en place de cet univers futuriste-mais-plus-tellement.

Entre des élections spoliées, le transhumanisme, des voyages vers Mars, … c’est le futur d’une humanité triée, où “les élites font sécession”, comme le citait Christopher Lasch. Les grandes figures connues de l’alt-right y passent, comme Donald Trump (obviously), Elon Musk, Curtis Yarvin ou Peter Thiel, mais aussi Meloni, Jair Bolsonaro ou Viktor Orban.

Le plat est servi, et il est gratiné. La cerise sur le gâteau étant probablement la définition de la démocratie comme étant un “bug” qu’il faut faire disparaître tout en installant une backdoor pour milliardaire.

Make America Great Again

Quand Trump parle de “Make America Great Again” (son fameux “MAGA”), il faut bien imaginer la période qu’il souhaiterait revivre. Comme l’indique le “Projet 2025”, ce sont les US de l’époque Carnegie, Rockfeller ou JP Morgan qui sont visées - où le pouvoir était concentré, pas à celle de Bill Clinton ou Barak Obama, ni la plus démocratique où chacun jouissait d’une vraie égalité des chances donc :

Il propose notamment de remplacer des dizaines de milliers de fonctionnaires fédéraux par des personnes nommées pour leurs positions conservatrices, de réformer en profondeur certaines agences fédérales et d’appliquer un programme xénophobe, protectionniste, conservateur et fortement climatodénialiste[2]. Il affirme que le président doit avoir un pouvoir absolu sur le pouvoir exécutif[3]

Les “techbros” de la Silicon Valley bâtissent à merveille les fondations de la société protectionniste où la loi du plus fort (re)devient la loi du plus riche, et où l’efficacité et la rentabilité sont les mètres étalons de l’intérêt que peut présenter n’importe quelle brique de la structure globale. Ce schéma a cependant toujours existé, la technologie ayant toujours aidé à assoir le pouvoir en place, surtout s’il est d’extrême droite - comme le montre l’exemple de Dehomag (https://fr.wikipedia.org/wiki/Dehomag), qui a permis la classification et la traque des populations. Les algorithmes modernes permettent aujourd’hui de segmenter, contrôler et manipuler les citoyens à grande échelle. C’est un projet systémique, pas une singularité de l’Histoire. “Au 21eme siècle, les ingénieurs ont remplacé les penseurs grecs”.

La “grandeur” de l’Amérique est aussi liée à l’“American Dream”, s’accompagne d’une politique expansionniste et libertarienne, basée sur des espaces vierges à conquérir, où dans l’imaginaire, chacun devait pouvoir avoir sa chance. En pratique, Starlink (pour l’espace et l’infiniment grand) et Neuralink (pour l’infiniment petit) constituent les prochaines étapes à franchir, mais elles ne seront que pour les plus riches - ou les plus dociles, et qui ne sont qu’une manifestation de fantasmes impérialistes, au même titre que le Groenland ou le Canada. Le nouvel American Dream reste un projet territorial, dont les nouvelles technologies sont un des outils d’expansion.

J’aime beaucoup ici le lien avec une mission dans le jeu “Deus Ex : Human Revolution” : le héros est un humain transhumaniste, bardé de puces, extensions et prothèses cybernétiques. Vers la fin du jeu, il est proposé de se rendre dans un centre appartenant à la megacorporation ennemie (mais propriétaire de la technologie équipant le joueur), afin de réaliser la mise à jour d’une puce cérébrale. Je me rappelle ici avoir fait le chemin, évité les gardes ennemis, puis avoir changé d’avis en me disant que je cautionnerais la société que je combattais. Raisonnement qui m’a donné raison plus tard, puisque ce nouvel implant octroyait un malus. J’ai l’impression que nous sommes exactement dans le même ordre d’idée, à acheter des F16 ou F35 pour la Belgique ou la France, mais en même temps à nous éloigner économiquement des US - ou à risquer d’être le dindon de la farce de leur futur retrait ou décisions ultérieures. Cela ne m’étonnerait pas que ces mêmes avions à plusieurs millions de dollars contiennent ce qu’il faut de backdoors pour ne pas être utilisés contre leur propre producteur. Nous achetons des technologies dont nous ne maîtrisons pas les fondations, et qui risquent de nous rendre dépendants ou de nous piéger.

Don’t be evil

Le livre reprend une partie du travail de https://arendt.substack.com/, plusieurs fois cité, comme analyse de dissonance cognitive de l’attitude de Trump.

L’homme n’est pas fou, il sait très bien où il va et veut aller ; il fait par contre exprès de brouiller et embrouiller ses électeurs et adversaires. Bruce Willis parlerait de Kansas City Shuffle dans “Lucky Number Slevin”, surtout en plaçant ses pions à des postes clés du gouvernement, et en sucrant les subsides nécessaires au fonctionnement de la sécurité sociale, de l’éducation, de la recherche et des agences luttant contre la désinformation (il ne faudrait pas que ce soit trop flagrant non plus), pour les rendre inefficaces ; la justice, l’information et la science constituant les bases de la démocratie et de la confiance que chacun peut avoir en son propre pays. Le désordre est intentionné et fait partie de la stratégie : la vraie partie se joue ailleurs.

La loyauté reste le critère premier qui définit la distance et la confiance que le régime entretient envers les entreprises. Les grosses sociétés type GAFAM restent à une distance respectable, bien qu’elles aient prêté allégeance lors de l’intronisation (à grands renforts de dollars). Comme elles sont placées sous le coup de procès antitrust et risquent le démantèlement sous la pression de l’UE, leur plus value dans ces conditions serait sérieusement remise en question. Pour le moment, elles “restent à disposition”, pour ce qu’elles apportent actuellement, mais on sent bien qu’elles sont disposables et que le paysage multi-corporations pourrait être bien différent d’ici une dizaine d’années.

Les média sociaux sont la base de la “mass technology”, qui va d’un côté mettre en contact des gens de mêmes centres d’intérêts au travers d’algorithmes internes, non divulgués et non auditables (il ne faudrait pas que l’on sache où comprenne comment tous ces engrenages fonctionnent), et de l’autre, s’appuyer sur la masse d’informations personnelles et individuelles dont ils disposent - que ce soient des localisations, habitudes d’utilisation, contacts sociaux, centres d’intérêts, …

Un des dangers consiste en les habitudes que nous avons en ces outils - et la “première dose gratuite” - jusqu’à ce que nous ne puissions plus nous en séparer et que nous ne voyions plus la différence entre recommandations personnalisées et raccourcis technologiques imposés.

Les megacorps technologiques captent en grande partie l’attention, structurent les récits et contrôlent l’infrastructure” ; l’Etat n’est plus monolithique, il repose sur des alliances fluctuantes. Ce que le politique ne peut pas mettre en place, la technologie peut l’implémenter. L’Etat et la technologie sont à présent liés par interoperabilité stratégique - au point que le Department of Government Efficiency (DOGE) hacke les institutions principales (pour une économie de “seulement” 170 milliards - selon certaines estimations - au lieu des 2000 annoncés - autant dire une paille - et un mensonge de plus, noyé dans la masse de la désinformation), et probablement avec des accès octroyés à des millions d’informations de signalétiques et des sorties et croisements de données absolument hostiles, autant pour les citoyens, que pour les institutions ou la démocratie.

Technopolitics flow

Tout ceci prépare la transition d’un gouvernement en une entreprise, avec un CEO à sa tête. Il ne s’agit ici que d’une transition entre un fonctionnement bureaucratique et un paradigme algorithmique et totalitaire, qui appuie bien la nécessité pour les États de s’appuyer sur la technologie pour évoluer (mais pas spécialement vers un mieux. En tout cas, pas de cette manière). Emmanuel Macron parlait d’ailleurs de Startup Nation vers 2017-2018, mais avec une vision moins clair (ou un marketing moins ciblé, et sans les outils technologiques pour appuyer ses idées), preuve que c’est bien une tendance et pas que Trump n’est pas seul à avoir des idées de privatisation de la démocratie, sans responsabilités, sans sujets, ni éthiques de soi.

Comme le suggère le livre (ou comme je le vois), le fait qu’Elon Musk menace de couper Starlink en Ukraine au moment où Donald Trump met la pression sur ce même pays, est à la limite, une coïncidence malencontreuse, mais le timing est trop parfait que pour être innocent.

Dans quelle mesure les méthodologies de développement personnel, psychologique et informatique peuvent-elles être utilisées pour gérer un état ? Après tout (🙃), ce n’est jamais qu’un gros projet dans lequel chaque ajout ou modification est une story, à discuter en backlog grooming, avec des points de difficulté, des démos de fin de sprints, … il reste juste à gérer l’humain, mais chacun d’entre eux est déjà équipé d’un smartphone qui n’est jamais qu’un portail vers du contenu géré par une société cotée en bourse, dont les actionnaires attendent des résultats financiers en augmentation, même s’il fallait mettre des “employés” - ou des citoyens - sur le carreau. 🙄

Sur le fond, je pense que j’adorerais voir que la prochaine évolution diplomatique se déciderait à grands coups de git branch et de merge request, qui concrétiserait les bases de notre constitution et de nos textes de Loi.

Mais je verrais plus ceci selon un modèle open source, soutenu par un Benevolent dictator for Life plutôt que par un magnat de l’immobilier, endetté chez son plus grand ennemi et probablement cité de manière active dans des dossiers de pédocriminalité (au sujet duquel il n’a toujours pas (voulu ?) être entendu - https://www.rtbf.be/article/affaire-epstein-bill-clinton-s-explique-sur-ses-liens-de-proximite-avec-l-agresseur-et-criminel-sexuel-11686134). Avoir été élu n’autorise pas toutes les transgressions, et autant je suis partisan de séparer l’artiste de l’homme, autant ce dernier doit payer pour ses choix.

L’important est de construire un contrepouvoir, de demander des comptes, de ne pas ployer et de rester fidèles à nos valeurs. “Dire “non” n’est pas un process à calculer ou à optimiser, mais un élan de dignité. […] Le réel comme arme de résistance, […] à refuser l’injustice, la domination et l’arbitraire.

Comme le rappellerait la plateforme mobile Geth 2A93 : “nous sommes Légion”.