Géopolitique de l'Intelligence Artificielle
Parler d’intelligence artificielle, c’est déjà leur donner beaucoup de crédit. Ce sont des “perroquets stochastiques”, des objets qui recrachent des résultats “statistiquement les plus probables”, sans en comprendre le sens. Il n’y a aucune intelligence derrière tout ça, si ce n’est celle des personnes qui ont contribuer à mettre ces systèmes en place.
Si l’IA amène autant d’améliorations dans le monde, ce sont des améliorations qui profiteront plus que probablement aux plus riches, et qui enfonceront les plus démunis sous une nouvelle couche de pauvreté. L’imposition de ces systèmes ne va que creuser encore plus le fossé entre pauvres et riches.
Ceux qui les utilisent le mieux sont ceux qui en ont le moins besoin.
Oui, c’est impressionnant de parler à un ChatBot comme on parle à une vraie personne. C’est également extrêmement dangereux, tant les émotions sont la base de notre société. Sans joie, peine, colère et tristesse, il n’y a plus de communion, et sans communion, la société s’effondre. Les prochaines étapes seront le biohacking, le transhumanisme et les augmentations physiques, profitables aux plus riches uniquement. Les plus pauvres seront contents d’avoir des emplois de services, qui les rapprochera.
Le test de Turing est probablement dépassé de loin - mais on en est tellement noyé qu’il n’y a plus de créativité - il n’y a plus que soumis, hacktivistes et profiteurs.
Ethique
L’éthique, on s’assied dessus : quand un groupe de concertation se réunit, il inclut les sociétés qui sont à la base de ces investissements colossaux. On parle ici en millards de $$$ injectés dans des technologies limitées, consommatrices d’énergie et créatrices d’inégalités. Les GAFAM n’ont aucun intérêt à ce que les le débat s’ouvre - ou à défaut, à participer pour l’orienter.
Ni les entrepreneurs ni les investisseurs n’ont la moindre idée de l’impact social et politique des technologies qu’ils créent — Gaspard Koenig (La fin de l’individu, p. 17)
On se trouve face à des multinationales dont le nombre d’utilisateurs (Meta, grâce à Whatsapp, Instagram ou Facebook, compte 2.7+ millards d’utilisateurs) dépasse celui de la population des plus grands pays, avec des services rendus au quotidien qui dépassent ceux proposés par l’Etat.
Sentiment d’impuissance face à des entités incontrôlables → anxiété, perte de confiance dans les institutions, sentiment de “non-citoyenneté”.
A explorer : L’hygiène numérique doit-elle inclure un retrait stratégique de ces plateformes ?
Libre concurrence
La “libre concurrence” dont ils se revendiquent n’a été acquise qu’au travers de systèmes de défiscalisation, et les dons qu’ils réalisent à destination d’œuvres de charités n’engagent qu’eux, et sont peut-être à destination d’eux-mêmes plus que pour aider les nécessiteux - ou les états, dans les caisses desquels cet argent aurait peut-être dû arriver, faute d’une régulation efficace et grâce aux faiblesses de l’UE, qui a mis en place un marché unique sans instaurer de fiscalité commune.
L’évasion fiscale en Europe constitue une perte de 500 à 1000 milliards d’euros par an - de quoi gérer les priorités différemment. La fraude au chômage n’est peut-être pas un si gros problème que ce que nos politiques souhaitent nous faire croire, de même que le port du voile au travail n’est finalement pas si important face au rouleau compresseur social que constitue les GAFAM, l’IA ou la politique trumpienne. Lorsque Google reçoit une amende et la paye rubis que l’ongle, c’est presque un aveu que cette amende n’est qu’une broutille face aux bénéfices colossaux accumulés jusqu’à sa constatation. Un avocat lobbyiste coûte cher, mais permet de gagner encore plus.
La perception que “la loi ne s’applique pas aux puissants”. Perte de confiance dans la justice, sentiment d’injustice → dépression, radicalisation.
Des propositions existent, comme des taxes sur les chiffres d’affaire (et pas sur les bénéfices) ou sur la baisse de la fiscalité sur le lieu de production vs augmentation sur le lieu de vente… avec un risque de dépendances vis-à-vis de pays étrangers à l’UE, ou que cette taxe soit immédiatement répercutée sur les clients. Les grands patrons de la Silicon Valley ont pu se placer comme indispensables grâce à leur génie, mais aussi grâce à leur politique d’évasion, de concurrence à outrance et de compétition exacerbée, et d’utilisation de la manne ouvrière comme paillasson fiscal et anti syndicaliste.
Antitrust
Lorsque Facebook reçoit une amende historique de 5 milliards, et qu’en même temps, sa capitalisation en Bourse s’envole et couvre entièrement cette amende, il n’y a plus aucune justice ou logique.
Les startups rebelles, type “No evil”, sont à présent des sociétés prédatrices, à l’affût de rachat anticoncurrentiels. Ceci tue l’innovation, laisse moins de choix aux clients et affaiblit la démocratie… tout en soutenant allègrement le pouvoir en place, à grands renforts de portefeuilles aux investitures présidentielles et de protection anticommunistes : “Soutenez nous, protégez nous, ou ce sont les chinois qui gagneront”.
libre arbitre
Si vous souhaitez que personne ne soit au courant de certaines choses que vous faites, peut-être que vous ne devriez tout simplement pas les faire. — Eric Schmidt
En 2015, une étude sur 86 220 utilisateurs (volontaires !) a permis de montrer qu’il suffisait de 10 “J’aime” sur des articles, pour que Facebook obtienne de meilleures prédictions que des collègues de travail, 70 pour surpasser des amis, 150 pour la famille et 300 pour le conjoint. La machine sans aucune émotion peut ainsi “aider” à lier de nouvelles connaissances, mais toujours sous contrôle de similitudes, d’où les notions de serendipité ou de recuit simulé sont totalement absentes, sans parler de totalitarisme numérique, où le big data sait tout, sur tout le monde, tout le temps.
Réseaux sociaux
Explosion de la dépression et des suicides chez les adolescents aux US : un phénomène que les psychiatres relient directement aux réseaux sociaux.
Nos capacités à réfléchir à la complexité sont atténuées alors qu’elles devraient être affûtées et critiques envers ces nouveaux pouvoirs. Le problème ne réside pas dans l’existence des réseaux sociaux, mais dans leur surutilisation : c’est une question d’éducation, mais aussi de maîtrise de soi.
Si on compare les réseaux sociaux, “peu dignes de confiance”, aux média mainstream, c’est oublier que ces derniers sont aux mains de milliardaires qui en profitent pour museler la liberté d’écrire, limiter la diversité ou soutenir des partis politiques en place (ou à venir). Les réseaux sociaux constituent donc une porte dérobée dans le contrôle de la presse. Comme toute technologie, ils peuvent donner le meilleur comme le pire, mais on peut espérer que l’apport reste majoritairement positif.
Il y a un entre-deux, ou l’anonymat pousse certains à tenir des propos excessifs
Gros-Jean comme devant
Ce qui nous ramène à l’IA, ou ceux qu’on vont s’en sortir sont des cadres haut placés, avec des fonctions managériales, tandis que les moins nantis devront se contenter d’emplois précaires, suffisants pour survivre, mais insuffisants pour garder un train de vie confortable - aux antipodes du rêve américain de consumérisme, prelassement et de rente ad vitam aeternam.
Acheter ou utiliser les services proposés par les GAFAM, c’est soutenir et accepter une situation dont nous serons nous-mêmes le dindon de la farce, comme “nouveau prolétariat numérique”. C’est un monde où on passe du rêve numérique à l’exclusion et à l’étouffement des libertés.
Apple a ainsi retiré les fonctionnalités VPN de ses systèmes installés en Chine. Internet reste un outil fortement décentralisé - malgré l’infrastructure vers laquelle tendent la majorité des plateformes - et c’est cette ouverture qui en fait l’ennemie des dictatures en place.
En Chine, un système de notation des citoyens a été mis en place sur une petite échelle, allant de AAA (citoyen excellent) à D (citoyen malhonnête). Sur le fond, c’est un exercice sans l’air du temps… jusqu’à ce qu’il se retourne contre vous et vous prive de toute liberté de mobilité.
La peur d’être “remplacé” par une machine : anxiété, perte de sens, dévalorisation professionnelle.
Project Overkill
Si l’URSS s’est faite distancée par les US suite à son implosion - et malgré les 20% de son PIB consacrés à l’armement -, la Chine ne se laisse pas avoir et prend même de l’avance dans le domaine de l’IA. La rivalité entre les Washington et Pékin est autant économique que technologique.
“Conçu par Apple en californie, assemblé en Chine”, comme si le cerveau se trouvait aux US et les muscles en Chine ; ce qui n’est plus vrai maintenant, puisque la Chine s’est dotée de ses propres super-sociétés, comme Huawei ou Xiaomi - qui s’est soldée par une politique d’imitation, suivie d’une politique d’innovation (tant que les individus restent dans le cadre défini par l’Etat). A la différence que les BAT (Baidu, Alibaba et Tencent) dépendent d’une stratégie définie par le PCC, la ou les intérêts des GAFAM divergent parfois du pouvoir politique en place. Les “multinationales” pensent avant tout au marché, au pont de créer des différents politiques, des désaccords financiers et des blocages de rachats ou de fusions - type Qualcomm et Broadcom. Les US voulant empêcher l’espionnage industriel - qu’ils ne se sont eux-mêmes pas priver de faire à plusieurs niveaux de l’échelle internationale.
“Faites ce que je dis, pas ce que je fais”, comme nous le rappelle si bien le programme PRISM révélé par Edward Snowden… 🙄 et pour ajouter l’insulte à l’injure, le “rachat de TikTok par une société US” pour en assurer la sécurité hors du PCC et un hébergement par Oracle-Walmart (notez comme les sociétés de big-tech se reconvertissent si facilement…) se limite à une prise de contrôle de 20% seulement de la société, le reste appartenant toujours à ByteDanse (et donc, au PCC). Un mensonge supplémentaire de Trump, et un aveu d’échec : rapporté à la guerre froide, les US ont le comportement de l’URSS, et la Chine celui des US.
Sauf que la Chine a beaucoup plus le sens du long terme que des sociétés basées aux US et dans le seul but est de grossir ou de se faire racheter.
Make America Great Again
Entre le manque de respect sur la 5G via Huawei, l’espionage de la NSA, le non respect de la souveraineté du Groenland, les désorientations, menaces et saturations de Trump, l’Europe doit rester unie - ce qui est très difficile vu les orientations politiques de différents pays déjà pro-Trump, pro-extrême droite et pro-américains - ce qui se défend totalement, mais peut-être pas au détriment des accords de l’OTAN pris en post-deuxième guerre mondiale.
La notion des droits de l’homme aux US est à géométrie variable ; l’Europe ou la Chine ne seront jamais traitées sur un pied d’égalité, et nous pouvons constater un revirement de politique extraterritoriale, avec une mise en avant des US, voire un abandon de l’Europe ou des organisations déjà existantes. L’Europe dépend d’une culture de dépendance militaire et économique des US, dont il est temps de se défaire, malgré un retard colossal et une fuite de cerveaux. Si l’Europe rate le virage de l’IA et de sa souveraineté, elle deviendra ce que la Chine a subi au 19eme siècle - la colonie numérique d’une autre puissance.
Si les US innovent, la Chine imite (encore que, ça n’est plus vrai), l’Europe régule, c’est un comportement qui doit évoluer pour se replacer comme acteur majeur et plus comme paillasson : l’Europe a plus protégé le consommateur que le producteur, notamment au travers du RGPD - qui a permis d’imposer des amendes colossales, mais qui poussent également les producteurs hors de nos murs.
L’Europe doit essayer d’être un acteur majeur de l’économie “fondée sur les données et ses applications”, pour qu’elle soit bénéfique autant pour le citoyen, qu’à l’entreprise ou au domaine public. Ceci passe par de meilleures formations en numérique, une souveraineté des données et une régulation des trafics et utilisation possibles. Il convient ici de sortir de la naïveté : les US ont de l’avance sur plein de domaines, beaucoup de « cerveaux » ont quitté le navire européen pour le gros paquebot états-unien, et la guerre des données personnelles est probablement déjà pliée, compte tenu de la bataille juridique qui oppose les réseaux sociaux à l’Europe. La protection des données est cependant essentielle pour notre modèle, nos valeurs et nos libertés.
Le front peut se déplacer sur d’autres domaines, comme l’efficience énergétique, les données industrielles ou la sécurité informatique. Compte tenu également de la perte d’attractivité de la Silicon Valley et des changements d’immigration autorisée aux USA, l’Europe peut avoir un gros coup à jouer dans les prochaines années, en rupture totale avec les orientations états-uniennes ou chinoises
Conclusions
Ceux qui maîtrisent les enjeux et la portée des nouvelles technologies se comptent sur les doigts d’une main. Cf. François Saltiel - la société du sans contact - p. 55
L’hygiène numérique n’est pas qu’un “geste personnel”, mais un choix politique contre l’exploitation technologique :
- Comment transformer l’hygiène numérique en résistance collective ?
- L’hygiène numérique doit-elle inclure une éducation à l’IA critique ? Comprendre que l’IA n’est pas “intelligente”, mais “statistique” — et qu’elle ne remplace pas la pensée humaine.
L’hygiène numérique, ce n’est pas seulement “déconnecter” ou “limiter les écrans”. C’est refuser de laisser nos vies, nos données, nos impôts, nos emplois, nos émotions — être gérés par des États ou des multinationales qui ne reconnaissent aucune frontière, aucune loi, aucun droit. C’est exiger que la technologie serve l’humain — pas l’inverse. Et c’est, surtout, se rappeler que derrière chaque “service gratuit”, il y a un prix — et que c’est à nous de décider si nous voulons le payer ou le refuser.